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Le Chant Des Orques Décrypté Par Un Océanographe

Le chant des orques décrypté par un océanographe

L’océanographe Scott Veirs étudie le chant des orques de Puget Sound. Ses objectifs sont multiples, car, au-delà de décrypter leur langage et identifier leur signature sonore, il entend participer à l’élaboration et la mise en place de dispositifs et mesures pour protéger les orques du Pacifique.

Orques Puget Sound

Retrouvez la biographie de Scott Veirs, ainsi que des enregistrements des orques de Puget Sound : Apprenez à reconnaître le pod de l’orque que vous écoutez !

Les orques résidentes de Puget Sound

Puget Sound est mondialement connu pour sa population d’épaulards résidents. Entre 70 et 75 individus répartis en trois groupes familiaux – les pods vivent ici à l’année. Il s’agit en effet d’orques résidentes qui sont donc sédentaires.

Les épaulards de Puget Sound se nourrissent presque exclusivement de saumon royal qu’ils chassent dans la mer en n’utilisant que le son, et non la vision. (Le saumon royal est aussi appelé saumon chinook ou saumon royal.)

Les clics et sifflements qu’ils utilisent pendant la chasse sont aussi les éléments constitutifs d’un langage riche que nous commençons à peine à décoder. Certains éléments de ce chant des orques sont compris par d’autres orques, mais chaque groupe possède son propre dialecte, utilisé uniquement par les membres de la famille.

En écoutant le chant des orques, nous en apprenons davantage sur leur comportement, alors que nous ne pouvons pas les voir.

Orque Puget Sound

La longue portée du chant des orques

Sur les rives de Puget Sound, l’ambiance est calme. Vous entendez le clapotis de douces vagues, le soupir de la brise, peut-être le cri bizarre d’une mouette ou le bruit d’une corne de brume au loin. Mais sous l’eau, c’est une autre histoire ! Là, c’est une symphonie cacophonique de bruits venant de toutes les directions. Une partie de ce bruit provient de la faune, comme les baleines, les orques ou les marsouins. D’autres sons proviennent de processus naturels, comme les bulles et l’agitation due à la météo. Mais, une grande partie de ce brouhaha provient de l’activité humaine : ferries, bateaux, et même les bruits produits sur le rivage et qui résonnent dans l’eau.

La densité de l’eau fait que les sons voyagent plus de quatre fois plus vite et conservent leur intensité plus longtemps. La visibilité à Puget Sound atteignant rarement plus de 10 mètres dans la journée – et encore, dans des conditions idéales – ce monde demeure souvent dans l’obscurité.

Orque qui pêche

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La passionnante interview de Scott Veirs, spécialiste du chant des orques

Scott R. Veirs est un océanographe, diplômé de l’Université de Washington.

Le texte ci-après est la traduction de l’interview réalisée par le site américain Crosscut, conduite par Ted Alvarez et publiée en janvier 2021.

Scott Veirs : Je suis un océanographe devenu biologiste marin. Je suis le coordinateur d’un projet appelé Orca Sound Hydrophone Network, qui installe des microphones sous-marins dans l’habitat des orques afin que nous puissions tous les écouter quand ils viennent dans notre région et aussi écouter le son de leur environnement sous-marin.

Si vous essayez de trouver des saumons à manger qui pourraient nager à cent mètres en dessous de vous, vous ne pouvez pas les voir, et donc la seule façon de les trouver est avec le son. Les orques sont des prédateurs clés dans la plupart des écosystèmes marins. Si elles sont si douées pour la chasse et se trouvent au sommet de la chaîne alimentaire, c’est en partie parce qu’elles utilisent le son qui est beaucoup plus utile que la lumière lorsque vous chassez sous l’eau.

Ted Alvarez : La plupart d’entre nous, dans l’État de Washington, connaissons nos 73 orques résidentes du sud qui vivent dans la mer des Salish, entre ici et le sud de la Colombie-Britannique. Ce sont probablement les plus grandes célébrités de la vie sauvage que nous ayons. Elles sont étroitement surveillées par les habitants locaux et par les spécialistes du monde entier. Nous suivons chacun de leurs mouvements, chaque décès et chaque nouveau-né qui modifie leurs chances de survie, dans un sens, comme dans l’autre.

Alors que certaines orques peuvent manger une large variété de nourriture (avec des phoques, de nombreuses espèces de poissons, des requins ou d’autres baleines), nos résidentes du Sud sont bridées par leur dépendance à un type de nourriture très spécifique, le saumon royal. C’est l’espèce de saumon la plus grande et la plus grasse, mais aussi la plus menacée. Nous y reviendrons dans un instant, mais il faut d’abord apprécier la façon dont ces chasseurs de 5 à 8 mètres de long et pesant plusieurs tonnes capturent leurs proies si petites.

Famille d'orques

L’écholocation pour repérer le saumon royal

Privées de visibilité sous l’eau, les orques détectent leurs proies au son. Non seulement elles coordonnent leur chasse en vocalisant, mais elles font cette chose incroyable que font les autres baleines à dents, elles utilisent l’écholocation ou écholocalisation. Elles émettent un son dans leur tête qui sort de leur front sous forme de faisceau, comme celui d’une lampe de poche. Ensuite, elles écoutent très attentivement les faibles échos de cette impulsion de localisation d’un poisson.

C’est la vessie natatoire du poisson qui provoque la réflexion du son émis par les épaulards. Il s’agit d’une petite poche d’air qui peut avoir la taille d’une balle de tennis lorsqu’il s’agit d’un gros saumon royal.

Le clic rebondit sur le poisson, à une centaine de mètres de distance, même si la cible possède la taille d’une balle de golf. L’orque peut alors déterminer sa taille, sa forme précise et ses mouvements.

Brèche orque

Mais le chant des orques ne se limite pas simplement à la chasse

Grâce à des scientifiques comme Scott Veirs, nous nous rendons compte que les orques ont en général un langage très riche qui leur est propre.

Cette langue est si sophistiquée que les trois groupes d’individus de la population d’orques du Sud, surnommés les groupes J, K et L, ont chacun leur propre signature sonore qu’ils utilisent pour se reconnaître les uns les autres. Ces sons se distinguent du chant des orques transientes qui viennent du large pour chasser les mammifères marins dans notre région.

Scott Veirs : Les orques ont un dialecte analogue à celui qu’on certains humains. Il existe environ 25 sons différents que les résidentes du Sud émettent et que nous reconnaissons comme des appels distincts. Cela les rend uniques par rapport aux autres types d’orques de la région.

Ainsi, les appels que les orques piscivores du Sud émettent sont totalement différents de ceux que les orques piscivores du Nord produisent. Ils sont également différents des sons émis par les orques nomades qui viennent manger les mammifères marins autour de Seattle et de Puget Sound.

Rien qu’en écoutant le chant des orques, vous pouvez savoir de quel type d’épaulard il s’agit et même de quel groupe. Chaque pod possède ses propres appels préférés et que les autres n’utilisent pas beaucoup.

Chasse de l'orque

Si vous apprenez à reconnaître les chants des orques des trois groupes résidents de Puget Sound, vous pouvez déduire quel groupe d’épaulards vous entendez.

La plupart des gens non spécialistes, et même des enfants de l’école primaire, peuvent apprendre à reconnaître ces trois pods.

Le pod J émet un son caractéristique qui évoque le bruit d’un klaxon. Il monte et descend un peu. Ce que fait plus communément le pod L et le pod K est intéressant : presque tous ceux qui l’entendent disent : « Oh, ça ressemble à un chaton ! ».

Ted Alvarez : La gamme de sons que les orques peuvent produire est incroyable. Même si nous ne pouvons pas encore déchiffrer exactement ce que tout cela signifie, il semble parfois qu’ils nous parlent.

Brèche orque Canada

Entre tous les dialectes, certains sons des orques sont universels, ou du moins, ils seraient reconnaissables pour les orques de partout, de l’Antarctique à l’Alaska.

 Scott Veirs : Il y a eu une étude pour laquelle des scientifiques ont écouté les vocalises de tous les types d’orques, tout autour de la planète. Ils ont remarqué qu’un son spécifique, quel que soit le lieu géographique où vivaient les orques ou leur spécialité, sonnait partout de la même façon. Je l’appelle « le ballon qui couine » !

Brèche de deux orques

Si nous cherchons une analogie dans la vocalisation humaine, il s’agit peut-être du rire.

Nous n’avons aucune idée de ce que ces appels signifient. Nous arrivons juste au point où l’intelligence artificielle et les outils informatiques modernes nous aident à analyser ces modèles. Je m’attends à ce que nous voyions d’autres schémas. Le problème est que, lorsque vous écoutez avec un micro sous l’eau, c’est comme si vous écoutiez dans un café bondé, vous ne pouvez pas vraiment savoir qui dit quoi.

Dans 90 % des cas, les orques effectuent leurs vocalisations sous l’eau. Elles ne sont à ce moment pas visibles pour nous, donc nous ne savons pas où elles se trouvent, les unes par rapport aux autres, pendant que nous les écoutons. Il est donc très difficile de distinguer le contexte et le comportement quand on entend un son particulier.

Un jour, nous pourrons peut-être avoir des caméras sous-marines et des hydrophones multiples qui nous feront dire : « C’était cet appel a été fait par le veau, et cet appel qui a été émis par sa mère ». Nous pourrons alors obtenir le contexte spatial et comportemental qui nous permettra de comprendre ce que chacun de ces signaux signifie.

Ted Alvarez : Si vous écoutez ce qui se passe sous l’eau à Puget Sound, vous vous rendez compte des interférences considérables produites par l’activité humaine. C’est une mauvaise nouvelle pour nos orques résidentes du Sud qui courent après des réserves de saumon en baisse dans leur monde obscur et qui ont de plus en plus de mal à les localiser avec tout le tintamarre que font les humains.

Scott Veirs : Si vous augmentez le niveau de bruit autour d’une orque qui essaie de chasser, vous lui rendez plus inaccessible la perception des faibles échos des clics d’écholocation d’un saumon.

Lorsque les orques essaient d’écholocaliser en présence du bruit d’un navire, elles perdent environ 90 % de leur efficacité de recherche de nourriture. En comparaison, c’est comme si vous cherchiez de la nourriture dans la forêt la nuit avec votre lampe de poche et que quelqu’un avait fait de la fumée autour de vous : le faisceau de votre lampe de poche ne va plus aussi loin dans la forêt.

La localisation est le principal moyen pour trouver le poisson, mais elle est aussi indispensable pour la coordination de la chasse. Il faut par exemple décider qui va faire la plongée profonde et aller chercher les proies dans l’obscurité et qui va se charger de piéger les proies alors envoyées par le rabatteur.

Enfin, les orques partagent la nourriture. Elles doivent donc pouvoir communiquer pour dire qu’elles ont attrapé un poisson et qu’elles le ramènent à la surface. Ainsi, les autres membres du pod la rejoignent pour profiter d’une part du butin.

Orques résidentes

Ted Alvarez : Les saumons sont en déclin et le sort des orques du Sud est en grande partie lié à notre capacité à sauver ces populations. Cela peut aller de l’expansion des écloseries (installations destinées à produire des œufs et des larves ou alevins) à la suppression des barrages. Cela pourrait prendre des décennies et il n’est pas certain que les orques disposent d’autant de temps.

En revanche, en ce qui concerne la pollution sonore, nous pouvons faire quelque chose dès maintenant. Et c’est ce que nous faisons !

Scott Veirs : La bonne nouvelle concernant la pollution sonore dans l’habitat des orques est que, contrairement à la pollution chimique, dès que l’on fait taire la source, la pollution disparaît.

Grâce au groupe de travail sur les orques résidentes du Sud – mis en place par le gouverneur Jay Inslee – un ensemble de 35 recommandations a été publié fin 2018, pour améliorer la situation des orques résidentes du Sud, dont beaucoup concernaient le bruit.

Il y a notamment des recommandations pour réduire les perturbations manifestes des navires. Je suis ravi que nous commencions à équiper les ferries de moteurs électriques au lieu de moteurs diesel, ce qui réduit une partie du bruit à basse fréquence.

La marine est le plus gros employeur de l’État de Washington et ce sont des experts en matière de technologies visant à améliorer la pollution sonore due aux navires. Nous disposons donc de toutes les ressources nécessaires et probablement d’un grand nombre de possibilités pour faire taire les navires commerciaux de tous types, qu’il s’agisse de porte-conteneurs ou de pétroliers, les vraquiers étant les types de navires les plus courants dans nos eaux.

Ted Alvarez : Mais ce ne sont pas seulement les navires commerciaux qui représentent un risque pour les orques. Les bateaux de plaisance à moteur ont un impact équivalent lorsqu’ils circulent trop rapidement et s’approchent trop près des baleines.

Scott Veirs : Nous sommes en train d’intégrer ces détections visuelles et acoustiques dans un système qui peut informer sur toutes sortes de mesures d’atténuation pour les orques, qu’il s’agisse d’aider le Washington Department of Fish and Wildlife à faire respecter les limites de vitesse, ou d’aider les Canadiens à ralentir les navires commerciaux.

(Ceci rejoint les initiatives mises en place avec Les nouvelles technologies pour la protection des cétacés au Canada.)

Orque devant un banc de poissons

Ted Alvarez : Décoder le chant des orques, leurs clics et leurs sifflements, nous aide à prendre de meilleures décisions sur la terre ferme. En attendant, nous espérons que les humains apprendront à se taire un peu plus en mer pour que les orques puissent reprendre la place qui leur est due.

Scott Veirs : Nous devons aussi nous concentrer sur la manière de sauvegarder les saumons royaux. Il faut préserver le poisson préféré des épaulards en aidant leurs populations à se rétablir dans toutes les rivières de l’État de Washington, ainsi qu’au Canada, en Alaska et en Californie.

J’espère donc que toutes ces applications et technologies nous permettront de résoudre ces problèmes qui vont bien au-delà de l’État de Washington.

Ted Alvarez : Merci beaucoup Scott !

Si vous voulez en connaître davantage sur le langage des orques, vous pouvez Plonger avec des orques pour comprendre leurs vocalises et découvrir qu’il existe Une langue commune pour les orques d’Islande et des îles Shetland.
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